Portrait #11 – Elna

Elna

Ma première intention était d’appeler cet article « Les mille et une vies d’Elna », mais ça ressemblait trop à un dessin animé pour des enfants de 6 ans. Pourtant, Elna a bien eu différentes vies, si inspirantes, si débordantes qu’il m’a fallu du temps pour les écrire. Le temps pour les assimiler, les apprécier et leur donner sens. Rien de mieux que cette nouvelle année pour partager avec vous ce qu’Elna m’a appris sur la vie.

Au départ, ce qui m’a donné envie d’en savoir plus sur cette femme de l’âge de ma grand-mère est le fait qu’elle ait vécu plus de dix ans en Italie et qu’elle peigne des icônes orthodoxes. Mais aucun de ces deux sujets ne furent évoqués lors de ma première visite chez elle, tant il y avait d’autres choses à raconter avant d’en arriver là : son divorce, son apprentissage dans une école populaire danoise « Højskolen », son travail pour la municipalité de Ringkøbing, sa formation auprès du spirituel Bob Moore, le début de sa créativité jusqu’à son stage d’icônes en Crête, sa vie en Italie et son retour au Danemark. Je m’excuse par avance si la chronologie est quelque peu décousue ou si certaines erreurs se sont glissées du fait de nos langues maternelles différentes. Le plus important étant le regard que porte Elna sur la vie, et comment oser la traverser en suivant son propre chemin.

Un vendredi matin, j’entre dans l’appartement lumineux d’Elna, à deux pas du centre-ville d’Horsens. Une carte du Jutland est posée sur sa table, elle prépare déjà sa prochaine étape. Elle m’invite à m’asseoir à même le sol, pour profiter des rayons de soleils qui réchauffent le tapis. Sa tisane est parfumée au miel avec de la menthe poivrée qui pousse dans son jardin.

Mariée à un médecin et mère de quatre enfants, Elna habitait dans le nord du Jutland quand elle a eu le courage de divorcer, divisant sa famille en deux. Il lui était difficile logistiquement et financièrement d’élever seule quatre enfants et, d’un commun accord, ses deux ainés sont restés auprès de leur père. Un crève-cœur. C’était il y a plus de 40 ans dans un contexte plus strict pour la liberté de la femme, ce qui augmente mon admiration pour le courage dont elle a fait preuve.

Ce qui a certainement contribuer à cette séparation est qu’elle avait repris des études de sociologie à l’université d’Aalborg, pour travailler dans le milieu social. Ça, plus son besoin de se construire elle-même en dehors d’un mariage qui ne lui ressemblait pas, l’ont conduit à la Højskolen de Skærgården.

Højskolen, l’école de la vie

Le concept des « Højskole » est très danois. Fondées au 19e siècle par l’évêque et philosophe Grundtvig, ces écoles se basent sur le principe d’éducation par le dialogue et l’interaction sociale. On n’y délivre pas de diplômes pour construire une carrière, mais on se confronte à la vie, intégrant de nouvelles compétences mais aussi devenant Homme et Femme pour évoluer et vivre en communauté. Et surtout, exprimer sa créativité. Les parcours sont de quelques semaines à plusieurs mois, souvent après le lycée, mais certaines Højskole sont ouvertes à tous les âges. Comme celle de Skærgården. Lorsqu’on visite le site internet de l’école, le message est clair « Peut-être nous avez-vous trouvé parce que la vie a été difficile et que vous voulez avancer avec plus de légèreté ? Ou peut-être êtes-vous ici simplement parce que vous souhaitez déployer votre vie dans de nouvelles directions ? A Skærgården, nous travaillons pour créer le meilleur cadre possible pour la santé et le bien-être – pour vous et pour la communauté. Vous êtes les bienvenus, que vous soyez jeunes ou seniors. »

Il y a 40 ans, Elna est allée vivre six mois à la Højskole de Skærgården avec ses 2 plus jeunes enfants. Ce fût une étape intermédiaire nécessaire entre son ancienne vie de femme au foyer et une indépendance professionnelle. Elna s’est ensuite installée à Ringkøbing après un coup de cœur pour cette ville (Elna fonctionne beaucoup aux coups de cœurs et à l’instinct). Et grâce à ses études dans le social, elle a commencé un travail au service des pensions d’invalidité et au service d’aide aux personnes souffrant d’addiction. Et je visualise totalement Elna aider les gens à changer eux-mêmes leur vie, et leur apporter du soutien sans aucun jugement.

A Ringkøbing, Elna s’est lancé dans la rénovation d’une maison. Elle a été complètement absorbée par la création de son nouvel environnement. Ce fut une profonde méditation en utilisant ses mains, réfléchissant à l’utilité d’une cuisine, que représente une cuisine, une chambre, une salle de bain ? Je me rends compte ne m’être jamais posé la question !

Tout au long du processus de rénovation, Elna s’est rénovée elle-même, créant sa personnalité, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant.

Spiritualité avec Bob Moore

Pour traverser son divorce et la séparation avec ses deux aînés, elle s’est rapprochée d’un « soigneur », Bob Moore, auprès de qui elle est aussi devenue élève. Bob Moore était un irlandais qui, après avoir abandonné son éducation pour devenir prêtre et un poste d’ingénieur, s’est orienté vers l’énergie psychique. En 1974, il a déménagé au Danemark, où il a créé un cours de guérison, de méditation et de développement personnel auprès d’étudiants danois ou venant du monde entier, s’inspirant du taoïsme, de la culture égyptienne ancienne et du bouddhisme tibétain.

Elna a donc suivi son enseignement tout en louant l’une de ses chambres aux élèves venant de l’étranger, ce qui lui a ouvert un tout nouveau monde. Elle me dit avoir appris des choses qu’elle n’avait jamais entendu ou imaginé auparavant, même si, à cette époque, il fallait un peu vivre secrètement cette attirance pour la spiritualité, de peur que ce ne soit vu comme une secte.

Plus généralement et à l’opposé de son ex-mari médecin, elle croit en la thérapie holistique qui se distingue de la médecine conventionnelle en tenant compte de l’être humain dans son entièreté : le physique, l’émotionnel, le mental, le spirituel… Un bras cassé n’est pas qu’un bras cassé, il peut aussi être synonyme d’un cœur cassé. Avoir mal au ventre n’est pas forcément un problème aux intestins mais peut être lié au fait qu’on vient de passer devant son ancienne maison d’enfance avec tous les souvenirs qui y sont liés.

Beaucoup de personnes oublient leur âme, exceptée Elna.

Créativité. Couleurs, peinture sur soie et icônes

Six ans après son arrivée à Ringkøbing et son travail de rénovation accompli, Elna a déménagé en campagne, quittant son travail de travailleuse sociale. Elle sentait qu’une nouvelle page devait commencer et elle a pu démissionner grâce à un héritage familial.

Au grès des opportunités, elle est devenue professeur dans une Højskole, et a commencé à explorer plus intensément sa créativité, donnant des cours d’art plastique. En parallèle, elle a développé un programme de bien-être, financé par la municipalité, pour aider les personnes à traverser des épreuves difficiles (handicap, dépression, anxiété) à travers l’art. Elle a même ouvert une galerie de peinture sur soie. Et puis, nouveau coup de cœur : les icônes ! Entre deux gorgées de thé, elle me montre l’une de ses premières icônes, que je trouve magnifique. Elle a vite été intéressée par l’utilisation des matériaux traditionnels comme les œufs et les pigments en poudre, sans avoir aucune idée de la religion orthodoxe. Donc, pour vraiment connaître l’essence byzantine des icônes, Elna est partie suivre une formation en Crête, dans un monastère, avant de proposer elle-même des ateliers. Au Danemark mais aussi … en Italie où elle est allée vivre à l’âge de 62 ans.

Elna
Elna

Assise, la ville de Saint-François et de Sainte-Claire

Quand j’ai rencontré Elna la première fois, à ma question « pourquoi la ville d’Assise ? », elle m’a répondu qu’elle avait écouté une petite voix qui lui avait dit « Le monde t’es ouvert. A l’hiver prochain tu seras dans le sud ». Et le sud s’est concrétisé par la ville italienne d’Assise.

Sa première intention était d’y rester six mois. Mais au bout de six mois, elle a de nouveau entendu cette voix qui lui disait « Tu dois rester ici ». Elle a pris le temps de s’asseoir et a sondé son intérieur pour bien écouter cette voix, ce que la plupart d’entre nous ne faisons malheureusement jamais assez. Voilà ce qu’elle a entendu : « Tu peux bien sûr aller visiter ta famille en juin, mais si tu ne reviens pas, tu pleureras ». Elna est donc revenue à Assisi où elle est finalement restée 12 ans.

Au début, elle a pris des cours intensifs d’italien, se sentant comme une enfant de 8 ans qui n’a pas fait ses devoirs correctement. Je souris à cette métaphore car c’est parfaitement ce que je ressens avec ma professeure de danois.

Et puis bien sûr elle a continué à imaginer, à créer, à peindre avec tout son bric à brac d’artiste qu’elle avait pris avec elle, dans le coffre de sa voiture. Elle a occasionnellement organisé des ateliers, proposant à ses connaissances danoises de passer quelques jours à Assise, mêlant spiritualité du lieu, dolce vita italienne, développement personnel et créativité.

Un jour, alors qu’elle était assise dans le train, elle a eu envie d’écrire sur son expérience à Assisi. Elle a troqué ses aiguilles et sa laine contre du papier et un stylo. C’est ainsi qu’est né son livre « Sjaelens hjem – Assisi », « La maison de l’âme – Assise », que j’espère un jour pourvoir lire sans l’aide d’un traducteur danois. Elle y raconte le chemin vers son âme, influencée par l’amitié spirituelle de François et Claire, Francisco et Chiara. Elle partage aussi ses pensées sur Facebook.

Sjaelens hjem - Assisi
Sjaelens hjem – Assisi

Après 12 ans, une page nouvelle devait commencer, et elle est revenue au Danemark. J’en suis égoïstement heureuse car cette rencontre m’ouvre les yeux sur la manière dont on vit : en se libérant de ses carcans. Alors, faites que cette nouvelle année soit la vôtre, faite de la place dans votre âme pour grandir. Elna vous conseillera sûrement de faire des origamis. Pour la petite histoire, parmi toutes ses vies, Elna a voyagé au Japon où elle a découvert la légende des mille grues, qui raconte que si l’on plie mille grues en papier dans l’année, retenues ensemble par un lien, on peut voir son vœu de santé, de longévité, d’amour ou de bonheur exaucé. Cette légende a inspiré l’histoire de Sadako Sasaki, une fillette japonaise atteinte de leucémie après la bombe atomique d’Hiroshima. Elle avait entrepris de réaliser mille grues en origami afin de réaliser son vœu de guérison. Malheureusement, elle est morte avant d’avoir pu achever sa tâche en ayant réalisé seulement 644 grues.

La légende des mille grues
La légende des mille grues

Elna s’est récemment souvenue de cette histoire et a recommencé à créer des origamis. Pas besoin du tutos Youtube pour Elna. Ses doigts se souvenaient des gestes et ne pouvaient plus s’arrêter. Elle m’a montré ses guirlandes de grues dans le train direction Aarhus, où elle m’a fait découvrir la ville à travers ses yeux et son âme.

Merci Elna. Que cette année 2021 soit encore riche d’apprentissage de soi et du monde, car apparemment il y a du changement dans l’air.

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