Portrait #9 – Judita, journaliste tchèque

Judita, journaliste

Judita Matyasova est une journaliste tchèque qui a mis en lumière l’histoire oubliée d’adolescents juifs tchèques, qui ont survécu grâce à des familles d’accueil danoises pendant la seconde guerre mondiale. Elle me raconte avec émotion ses recherches et pourquoi elle s’est aujourd’hui installée à Aarhus avec un projet de doctorat.

Début novembre et suite à une de mes publications sur un réseau d’internationaux à Aarhus, je reçois un message de Judita. Elle m’envoie un lien qu’elle a partagé sur le groupe Facebook « Au-delà des stéréotypes : Danois et internationaux ». Grande curieuse, j’ai envie d’en savoir plus sur son aventure entre la République Tchèque et le Danemark. Quelques jours plus tard, je l’attends à la garde d’Horsens, moi avec un manteau rouge, et elle avec ses cheveux rouges. Nous marchons d’un pas vif jusqu’au Fjord d’Horsens et je l’écoute, tâchant d’absorber tout son récit.   

En 2010, en préparant un article pour un journal tchèque sur des étudiants qui collectaient des témoignages de la seconde guerre mondiale, elle tombe sur un intriguant portrait en noir et blanc, daté de 1942. Elle découvre qu’il s’agit d’une jeune femme juive tchèque, Helena Bohmova. Elle publie son histoire dans les journaux, racontant sa disparition dans un camp de concentration et l’absence de survivants dans sa famille. Quelques jours après la publication de l’article, elle reçoit un appel. Helena Bohmova a, en fait, encore de la famille : une cousine éloignée qui a survécu en quittant la Tchécoslovaquie pour se réfugier au Danemark. Avec elle, ce sont 80 adolescents dont le projet initial était un voyage en Palestine (maintenant Israël) pour vivre dans un kibboutz avec une communauté de sionistes. Mais tout a changé à l’automne 1939, à cause des nazis. Ils se sont donc mis en relation avec La Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté au Danemark, une ONG créée en 1915 pour lutter contre les discriminations et l’inégalité sociale. L’association était gérée par des femmes de classes sociales aisées (femmes d’avocat, femmes de médecins) qui, en 1939, ont fait publier une annonce très émouvante dans un journal danois. « Ouvrez vos cœurs à des enfants d’Europe central qui pourraient mourir sans votre aide ».

Helena Bohmova

Grâce à cet article, des familles d’accueil sur l’île de Sealand (Copenhague) et dans le Jutland ont accueilli les adolescents juifs. Ces derniers, venant pour la plupart de milieux aisés à Prague, ont dû s’acclimater à un nouveau pays, une nouvelle langue, et se sont retrouvés en pleine campagne à travailler dans des fermes, sans nouvelle de leurs familles. Ils pensaient rester seulement quelques mois en attendant de pouvoir aller en Palestine. Ils y sont finalement restés 4 ans, jusqu’en octobre 1943, date à laquelle les nazis décident de tuer tous les juifs au Danemark. Ils ont dû fuir en Suède, certains aidés par des pêcheurs.

A la fin de la guerre, quasiment tous sont retournés en Tchécoslovaquie mais le choc du retour a été trop lourd à supporter. Nombreux sont partis s’installer en Palestine, en Suède, au Danemark, en Australie… rendant le travail de Judita encore plus prenant. Malgré divers contacts auprès de centres d’archives en Scandinavie, en Israël et aux USA, elle s’est confrontée à la même réponse : « Nous avons quelques noms, quelques photos, mais rien d’autre ». Judita a donc publié cette histoire dans les journaux de Sealand demandant : « quelqu’un se souvient encore de ces enfants, qui ont passé 4 ans dans des familles d’agriculteurs danois ? »

Et là, la tempête a commencé : e-mails, lettres, appels téléphoniques. L’un d’eux était de Jensine, qui vivait à proximité de Naestved en 1942. Elle était une jeune mère et a décidé d’aider une parfaite inconnue, une fille tchèque prénommée Hana. Un an plus tard, Hana a dû fuir en Suède et elles ont perdu contact. Grâce à cet article de presse, Judita a pu connecter la famille de Jensine et Hana, qui est venue des États-Unis. Cette tempête de contacts des survivants et des familles danoises a été si intense que Judita a quitté son travail pour devenir freelance et se consacrer à cette histoire oubliée.

Grâce à des (petites) subventions, elle a fait des allers-retours entre la République tchèque et le Danemark, mais aussi la Suède, et Israël, où elle a organisé de grandes retrouvailles, 70 ans plus tard.

Au bout de 5 ans, ce travail est devenu trop lourd émotionnellement, et elle a eu besoin de retrouver une certaine stabilité en redevenant journaliste à Prague. S’intéressant de plus en plus à la manière dont se transmettent les récits, à comment les générations communiquent et le pouvoir de la photo pour se faire, elle a débuté un doctorat il y a 3 ans.

Sans oublier le Danemark. Elle s’est donc installée à Aarhus en septembre, où elle donne des cours de journalisme à l’Université, en tant que conférencière invitée par le département d’histoire et de journalisme. Ses conférences sont sur l’histoire de ces 80 adolescents, mais aussi sur l’éthique d’un journaliste. Doit-il ouvrir la boîte de Pandore ? Comment agir face à des survivants ? Cette mission est temporaire et non rémunérée (outre un super bureau avec une vue imprenable sur Aarhus) mais elle espère bien faire du Danemark sa deuxième maison. A Prague, qu’elle caractérise de Disneyland à cause des nombreux touristes, elle ne se sent plus chez elle. Elle préfère la mentalité des danois, qui sont polis et qui respectent les règles, contrairement aux tchèques, encore ancrés dans leur passé communiste.

Ses parents, eux aussi journalistes, l’ont toujours soutenue dans ses projets, mais étaient un peu réservés quant à son vœu de s’installer au Danemark. Sa mère pensait à tort qu’un Viking se cachait derrière tout ça mais après une visite au Danemark, elle a compris pourquoi Judita s’y sent aussi bien.

Merci à Judita de collectionner toutes ces histoires sous forme de puzzle, pour les partager avec nous. Et j’espère vraiment qu’un jour elle réalisera son souhait : trouver un éditeur danois pour son livre et partager cette histoire unique entre des danois et des tchèques contre les nazis, qui est une inspirante preuve d’amour inconditionnel, d’entraide et de gentillesse.

Vous pouvez retrouver Judita sur son site internet.

Elle réalise aussi des podcasts si vous voulez l’entendre dans sa langue natale.

Elle sera aussi le 2 décembre 2020 à Dokk1 à Aarhus à 17h pour diffuser son documentaire « Into the North ». Vous pouvez vous inscrire ici.

Into The North
Into the North

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